Le Buffet-Théâtre est un théâtre qui réunit les spectateurs autour d’un buffet préparé pour l’occasion.
Le Buffet-Théâtre est le fruit d’une intention de départ, celle de faire du théâtre "sans faire d’histoires", avec des personnes qui ne sont pas des ˝gens de théâtre˝. L’aventure a commencé il y a quelques années, grâce au comité de quartier Croix De Fer de la ville de Nîmes qui nous a prêté une salle et a collaboré aux différents spectacles. Le Buffet-Théâtre est le résultat d’un travail collectif de création à travers l’exploration de différentes techniques du jeu théâtral, dont l’improvisation. Au fur et à mesure de notre travail, il est apparu que nous avancions dans un projet artistique qui intégrait un nouveau langage théâtral même si cela n’était pas un objectif de départ. Nous avons continué sur cette voie qui est celle d’une mise en correspondance d’énergies plutôt que celle de la technique pure, notre but n’étant pas de montrer une certaine virtuosité mais de laisser émerger un langage poétique propre et d’éveiller des résonances avec le public.
Le Buffet-Théâtre n’est pas un théâtre ˝classique˝, ˝contemporain˝, ou ˝expérimental˝, il est juste actuel, de notre époque. Il ne narre pas un évènement, un fait, un drame, il ne fait pas d’histoires. Il n’est pas non plus un concept. Il est peut-être simplement une invitation à partager ensemble un moment de vie, le temps d’un spectacle. Car c’est bien d’un spectacle dont il s’agit, dans le sens de ˝ce qui se présente au regard˝. Le Buffet-Théâtre ne fait aucune ˝table rase˝ d’une certaine tradition théâtrale. Le commentaire d’un spectateur, après avoir assisté à l’un de nos spectacles en témoigne, « j’ai retrouvé le théâtre » nous a-t-il dit. L’expérience que rend compte le Buffet-Théâtre c’est peut-être simplement le partage d’un moment « sur le moment »… Bien sûr, alors que les discours actuels mettent l’accent sur le lien social, on peut parler d’une énergie collective qui se déploie et qui, sans être forcément visible, est palpable, on peut aussi parler d’un ˝événement˝ créé par la médiation du théâtre, on peut parler de l’intérêt de trouver et conserver des espaces d’expression artistique mais si l’on doit rendre compte d’une nécessité, ce serait bien celle de… ne rendre compte de rien. L’intention du Buffet-Théâtre est juste celle d’une présence. Ainsi, dans le Buffet-Théâtre, le Buffet n’est pas ˝quelque chose en plus˝ du théâtre, il n’est pas un élément ajouté au théâtre, il est élément constitutif du théâtre. Il est signe dans un nouveau langage théâtral. Le Buffet-Théâtre est un « au-delà » du spectacle, créé par le spectacle lui-même, comme pour dire que « la vie se suffit à elle-même », qu’il n’y a pas besoin de spectacle ! Tel est un des paradoxes du Buffet-Théâtre mais aussi, peut-être, son enseignement.
Le Buffet-Théâtre n’a pas besoin de scène théâtrale. Il est à lui seul une scène théâtrale, un lieu de théâtre. Il peut aussi se jouer sur une scène de théâtre. Il n’abolit pas la frontière entre le spectateur et l’acteur. C’est à postériori que le véritable enjeu du Buffet-Théâtre se manifeste. Le spectateur vient assister à un spectacle quand il vient au Buffet-Théâtre. C’est sa présence, en tant que spectateur qui fait apparaitre cet enjeu. La réalité est qu’on lui sert à manger, cela n’est pas du théâtre. Il devient un spectateur ˝actant˝, il se dit « je sais que je suis un spectateur mais ma présence individuelle n’est pas ignorée ». Son propre vacillement, c’est-à-dire un état de doute naissant de cette expérience de présence, peut faire jaillir en lui la révélation de sa propre représentation. Quand sa propre présence lui est révélée, le spectateur fait l’expérience de cet enjeu. Le simple fait d’être spectateur du Buffet-Théâtre le ˝rend à lui-même˝. Ainsi, le Buffet-Théâtre détient-il un enjeu dont il n’est pas le maitre.
Son objectif reste l’amusement, juste un prétexte à l’amusement…
Dans un Buffet-Théâtre, on peut manger, se détendre, danser, chanter, rire, se rencontrer. Dans un Buffet-Théâtre, on se distrait ; cette distraction fait-elle oublier les questions essentielles ou les révèle-t-elle ? Le Buffet-Théâtre n’est-il que l’expression d’une possibilité ? Ou la possibilité d’une expression ? L’important est-il la question ou la possibilité de vivre la question ? A vous de voir !
Un jeune spectateur a dit à sa mère : « je veux rester ici pour toujours, c’est trop bien. » … Mais les enfants disent souvent ça quand ils sont bien quelque part.
Au théâtre, il est convenu que l’acteur joue un rôle. Et, c’est sa faculté et sa facilité à jouer un rôle qui va enchanter ou décevoir le spectateur. Au Buffet-Théâtre, cette convention est mise de côté. Les imperfections de l’acteur, quant à jouer un rôle, sont l’essence de ce qui est montré c’est-à-dire que « tout ce qui est vu » dans un Buffet-Théâtre est « ce qu’il faut voir ». Les acteurs sont simplement au service de « quelque chose » qui les dépasse. Que ces acteurs soient professionnels ou non ne change rien à cette affaire. Il s’agit plutôt pour l’acteur de se laisser surprendre et de jouer avec sa propre surprise, sans trop impliquer le mental. C’est ainsi que la présence se révèle, quand il n’est plus personne pour s’approprier un rôle… Une présence révélée par une absence en quelque sorte ! Un autre paradoxe du Buffet-Théâtre !
C’est ainsi que le travail mené en amont du Buffet-Théâtre ne peut pas s’appuyer sur des techniques spécifiques du jeu théâtral même si on peut aussi jouer avec elles. Le travail consiste à dévoiler, à révéler, plutôt qu’à atteindre, à être meilleur ou à développer une personnalité artistique. Et cette révélation apparaît quand on enlève (dans le sens se débarrasser d’artifices mais aussi prendre conscience de ses tensions) et non quand on ajoute quelque chose à soi. On peut dire que c’est « l’impersonnel » qui prend alors le devant de la scène. C’est cet « impersonnel » qui crée le merveilleux du Buffet-Théâtre qui renvoie au merveilleux de la vie qui vibre avec le merveilleux en chacun de nous.
La surprise peut être totale pour le spectateur, quand la séparation acteur/spectateur se brise dans cet « impersonnel », même si les rôles ne sont pas inversés, l’acteur reste l’acteur et le spectateur reste le spectateur. Cette brèche dans la séparation est juste apparue à l’intérieur du spectateur.